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Rapport spécial du GIEC sur l'océan et la cryosphère - hausse du niveau de la mer

Mise à jour: 2020-03-16. 

Au cours de son sixième cycle d'évaluation (AR6), le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a planifié, coordonné et publié trois rapports spéciaux:

  1. Réchauffement planétaire de 1,5°C (octobre 2018)
  2. Changement climatique et terres émergées (août 2019)
  3. Océan et cryosphère dans le contexte du changement climatique (septembre 2019).
En tant que physicien spécialiste du climat des océans au sein du Ministère des Pêches et Océans Canada, on a sollicité mon aide pour la révision finale et l'adoption du troisième de ces rapports spéciaux. C'est ainsi que du 20 au 24 septembre 2019, j'étais membre de la délégation canadienne à la 51ème Session du GIEC qui se déroulait à Monaco.


Je participe ici à une discussion au sein de la délégation Canadienne. Photo: IISD/ENB | Mike Muzurakis

L'objectif principal de cette rencontre réunissant les 195 états membres du GIEC consistait à réviser puis approuver le résumé à l'intention des décideurs du Rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique (IPCC Special Report on the Ocean and Cryosphere in a changing Climate).

Capture d'écran de la page d'accueil du rapport (2020-02-09)

Au cours de cette session plénière, chaque phrase devait être lue, discutée et modifiée au besoin, puis approuvée avant de pouvoir passer à la phrase suivante. Une fois qu'une phrase était approuvée, les règles de fonctionnement du GIEC veulent qu'il devienne alors impossible d'y revenir par la suite pour la modifier à nouveau. Les discussions précédant l'adoption de chaque phrase sont souvent courtes, mais peuvent parfois durer plus longtemps lorsque des points de vue divergents s'affrontent.

Dans cet article de blog, j'ai décidé de focaliser mon attention sur les parties du rapport qui sont reliées au phénomène de la hausse du niveau moyen mondial de la mer qui est due à la fonte des glaciers de montagne, la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique, ainsi que l'expansion volumique des océans en raison de leur réchauffement.

Les lettres majuscules ainsi que les chiffres qui apparaissent en caractères gras au début de chacun des paragraphes ici-bas proviennent du résumé à l'intention des preneurs de décision (en anglais). Dans chacun de ces paragraphes, j'ai fait le choix éditorial de préserver intégralement toutes les plages de valeurs probables ainsi que les estimations du degré de confiance, habituellement omis dans les médias de communication conventionnels.

Changements physiques observés


A1.1 Les calottes glaciaires et les glaciers du monde entier ont perdu de la masse (confiance très élevée). Entre 2006 et 2015, la calotte glaciaire du Groenland a perdu de la masse à un taux moyen de 278 ± 11 Gt/an (équivalent à 0,77 ± 0,03 mm/an d'élévation du niveau de la mer mondial), principalement en raison de la fonte en surface (confiance élevée). En 2006-2015, la calotte glaciaire de l'Antarctique a perdu de la masse à un taux moyen de 155 ± 19 Gt/an (0,43 ± 0,05 mm/an), principalement en raison de l'amincissement rapide et du retrait des principaux glaciers de sortie drainant la calotte glaciaire de l'Antarctique occidental (confiance très élevée). Les glaciers du monde entier en dehors du Groenland et de l'Antarctique ont perdu de la masse à un taux moyen de 220 ± 30 Gt/an (équivalent à 0,61 ± 0,08 mm/an d'élévation du niveau de la mer) en 2006–2015.

A.3 Le niveau moyen mondial de la mer (NMMM) augmente, avec une accélération au cours des dernières décennies en raison de l'augmentation des taux de perte de glace des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique (confiance très élevée), ainsi que de la perte continue de masse des glaciers et de l'expansion thermique des océans. L'augmentation des vents et précipitations des cyclones tropicaux et l'augmentation des vagues extrêmes, combinés à l'élévation du niveau relatif de la mer, exacerbent les événements extrêmes de niveau d'eau de la mer et les dangers côtiers (degré de confiance élevé).

A.3.1 L'élévation totale du NMMM pour la période 1902–2015 est de 0,16 m (plage probable de 0,12–0,21 m). Le taux de hausse du NMMM pour 2006–2015 de 3,6 mm/an (3,1–4,1 mm/an, plage très probable), est sans précédent au cours du siècle dernier (degré de confiance élevé), et environ 2,5 fois le taux pour 1901–1990 de 1,4 mm/an (0,8– 2,0 mm/an, plage très probable). La somme des contributions des glaciers et des calottes glaciaires au cours de la période 2006-2015 constitue la principale source d'élévation du niveau de la mer (1,8 mm/an, intervalle très probable de 1,7 à 1,9 mm/an), dépassant l'effet d'expansion thermique de l'eau de l'océan (1,4 mm/an, plage très probable 1,1–1,7 mm/an) (confiance très élevée). Notez que le taux total d'élévation du niveau de la mer est supérieur à la somme des contributions de la cryosphère et de l'océan en raison des incertitudes dans l'estimation du changement de stockage des eaux souterraines. La principale cause de l'élévation du niveau moyen de la mer depuis 1970 est le forçage anthropique (confiance élevée).

A.3.2 L'élévation du niveau de la mer s'est accélérée (extrêmement probable) en raison de l'augmentation de perte de masse combinée des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique (confiance très élevée). La perte de masse de la calotte glaciaire antarctique au cours de la période 2007–2016 a triplé par rapport à 1997–2006. Pour le Groenland, la perte de masse a doublé au cours de la même période (probable, confiance moyenne).

A.3.3 L'accélération de l'écoulement et du retrait des glaces en Antarctique, qui a le potentiel de mener à une élévation du niveau de la mer de plusieurs mètres en quelques siècles, est observée dans la baie d'Amundsen de l'Antarctique occidental et à Wilkes Land en Antarctique oriental (confiance très élevée). Ces changements pourraient être le début d'une instabilité irréversible de la calotte glaciaire. L'incertitude liée au déclenchement de l'instabilité de la calotte glaciaire provient des observations limitées, de la représentation inadéquate des processus dans les modèles de calotte glaciaire, et de la compréhension limitée des interactions complexes entre l'atmosphère, l'océan et la calotte glaciaire.

A.3.4 L'élévation du niveau de la mer n'est pas uniforme à l'échelle mondiale, variant selon les régions. Les différences régionales, à l'intérieur de ± 30% de l'élévation du niveau moyen mondial de la mer, résultent de la perte de glace terrestre et des variations locales du réchauffement et de la circulation océaniques. Les différences par rapport à la moyenne mondiale peuvent être plus importantes dans les zones de mouvement vertical rapide des terres, y compris dû aux activités humaines locales (par exemple, extraction des eaux souterraines). (grande confiance).

Changements physiques projetés


B.1.1 Les réductions projetées de la masse des glaciers entre 2015 et 2100 (à l'exclusion des calottes glaciaires) varient de 18 ± 7% (plage probable) pour RCP2,6 à 36 ± 11% (plage probable) pour RCP8,5, ce qui correspond à l'équivalent d'une augmentation du niveau de la mer de 94 ± 25 mm (plage probable) pour RCP2.6, et 200 ± 44 mm (plage probable) pour RCP8.5 (confiance moyenne). Les régions avec surtout de plus petits glaciers (par exemple, Europe centrale, Caucase, Asie du Nord, Scandinavie, Andes tropicales, Mexique, Afrique de l'Est et Indonésie) devraient perdre plus de 80% de leur masse de glace actuelle d'ici 2100 sous RCP8.5 (confiance moyenne) et on projette la disparition de nombreux glaciers quelles que soient les émissions futures (confiance très élevée).

B.1.2 En 2100, la contribution projetée de la calotte glaciaire du Groenland à la montée du NMMM  est de 0,07 m (0,04–0,12 m, plage probable) sous RCP2,6 et de 0,15 m (0,08–0,27 m, plage probable) sous RCP8,5. En 2100, la calotte glaciaire de l'Antarctique devrait contribuer à une montée du NMMM de 0,04 m (0,01–0,11 m, plage probable) sous RCP2,6 et 0,12 m (0,03–0,28 m, plage probable) sous RCP8.5. La calotte glaciaire du Groenland contribue actuellement davantage à l'élévation du niveau de la mer que la calotte glaciaire de l'Antarctique (degré de confiance élevé), mais l'Antarctique pourrait devenir un contributeur plus important d'ici la fin du 21e siècle en raison d'un recul rapide (niveau de confiance faible). Au-delà de 2100, la divergence croissante entre les contributions relatives du Groenland et de l'Antarctique à l'élévation du NMMM pour RCP8.5 ont des conséquences importantes sur le rythme d'élévation du niveau relatif de la mer dans l'hémisphère Nord.

B.3.1 L'élévation du niveau moyen mondial de la mer (NMMM) sous RCP2.6 devrait être de 0,39 m (0,26–0,53 m, plage probable) pour la période 2081–2100, et 0,43 m (0,29–0,59 m, plage probable) en 2100 par rapport à 1986–2005. Pour RCP8.5, l'élévation correspondante du NMMM est de 0,71 m (0,51–0,92 m, plage probable) pour 2081–2100 et 0,84 m (0,61–1,10 m, plage probable) en 2100. Les projections de l'élévation du NMMM sont plus élevées de 0,1 m par rapport à l'AR5 sous RCP8.5 en 2100, et la plage probable va au-delà de 1 m en 2100 en raison d'une plus grande perte de glace projetée de la calotte glaciaire de l'Antarctique (moyenne confiance). L'incertitude à la fin du siècle est principalement déterminée par les calottes glaciaires, spécialement celle de l'Antarctique.



B.3.2 Les projections du niveau de la mer montrent des différences régionales par rapport au NMMM. Des processus qui ne sont pas dus au changement climatique récent, tels que l'affaissement local causé par des processus naturels et les activités humaines, sont importants pour les changements relatifs du niveau de la mer à la côte (degré de confiance élevé). Bien qu'on projette que l'importance relative de la hausse du niveau de la mer liée au climat augmentera avec le temps, les processus locaux doivent être pris en compte pour les projections et impacts du niveau de la mer (grande confiance).

Options de gouvernance dans les communautés côtières


C.3.1 Plus le niveau de la mer augmente, plus la protection des côtes devient difficile, principalement en raison de barrières économiques, financières et sociales plutôt que dû à des limitations techniques (confiance élevée). Dans les prochaines décennies, réduire les facteurs locaux d'exposition et de vulnérabilité tels que l'urbanisation côtière et les affaissements d'origine humaine constituent des réponses efficaces (confiance élevée). Lorsque l'espace est limité et que la valeur des actifs exposés est élevée (par exemple, dans les villes), les protections rigides (par exemple, les digues) seront probablement une option de réponse rentable au 21e siècle en tenant compte des spécificités du contexte (degré de confiance élevé), mais les régions avec des ressources limitées pourraient ne pas être capables de se permettre de tels investissements. Là où l'espace est disponible, l'adaptation basée sur l'écosystème peut réduire le risque côtier et fournir de nombreux autres avantages tels que le stockage du carbone, l'amélioration de la qualité de l'eau, la conservation de la biodiversité et le soutien aux moyens de subsistance (confiance moyenne).

C.3.2 Certaines mesures d’accommodation côtière, telles que les systèmes d’alerte précoce et la protection des bâtiments contre les inondations, sont souvent à la fois bon marché et très rentables avec les niveaux de mer actuels (confiance élevée). Avec l'élévation projetée du niveau de la mer et l'augmentation des risques côtiers, certaines de ces mesures deviennent moins efficaces à moins d'être combinées avec d'autres mesures (confiance élevée). Tous les types d'options, y compris la protection, l'accommodement, l’adaptation basée sur l'écosystème, l’avancée côtière et la réinstallation planifiée, si des localités alternatives sont disponibles, peuvent jouer des rôles importants dans de telles réponses intégrées (confiance élevée). Lorsque la communauté affectée est petite, ou au lendemain d'une catastrophe, la réduction des risques par des relocalisations côtières planifiées mérite d'être envisagée si des localités alternatives sûres sont disponibles. Une telle relocalisation planifiée peut être contrainte socialement, culturellement, financièrement et politiquement (confiance très élevée).


Paléoclimatologie


Selon le SROCC (p. 323), lors de la dernière ère interglaciaire entre 116 000 et 129 000 années passées, le niveau de la mer moyen mondial était entre 6 et 9 m plus élevé qu'aujourd'hui alors que la température de l'air était entre 0,5 et 1,0°C plus chaude qu'à l'ère pré-industrielle.

Toujours selon le SROCC (p. 323), entre 3,0 et 3,3 millions d'années passées, alors que la température de l'air mondiale était entre 2°C et 4°C plus chaude qu'à l'ère pré-industrielle, il est plausible que le niveau moyen mondial de la mer ait pu être jusqu'à 25 m plus élevé qu'aujourd'hui.

Les études paléoclimatiques nous montrent ainsi que la possibilité d'une hausse de plusieurs mètres du niveau moyen mondial de la mer ne peut pas être écartée au-delà de 2100. Cela nous fournit des arguments convaincants en vue de nous affranchir le plus tôt possible de notre dépendance aux énergies fossiles si nous voulons éviter les coûts exorbitants liés à la protection de nos infrastructures côtières ou encore à l'exode pour faire face à une telle hausse du niveau de la mer.






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